Les croquis narratifs




Voici mes premiers coquis et réflexions qui m’ont mené à dessiner - 2015 à 2017




Être nouvelle maman me fesait faire face à une réalité merveilleuse et inconcevable à la fois. Puis vint comme une bouée dans cette mer agitée l’idée folle de dessiner. Pour la première fois depuis la naissance des jumeaux, je m’assis à mon bureau et commençai à esquisser le désordre. Et mon incompréhension envahissante me laissa enfin respirer le temps d’un croquis.



Chaque jour en soi était comme une histoire avec un début et une fin.

Le matin c’était là où les garçons étaient le plus heureux. Ils déjeunaient dans la cuisine, les rayons de soleil chaleureux de 5 heures du matin entrant par la porte patio. La journée, le temps filait en jouant, en mangeant et se reposant. Le soir après le souper, on jouait encore, puis c’était le temps d’aller au lit, mais pas pour papa et maman, qui commençaient le ménage pour le lendemain: les biberons, la vaisselle, le plancher, les jouets, le lavage.

Puis entre ces deux temps, il y avait l’entracte; ce temps ou souvent j’esquissais notre réalité avant d’affronter ce deuxième acte.
Et puis le lendemain tout recommençait. On était réglé au quart de tour dans cette horloge de la routine.



Souvent, à l’évier, le désordre me narguait. Les odeurs de nourriture mélangées, le lait rance dans les biberons, la purée collée aux ustensiles, les cheveux au fond de l’évier. J’avais envie d’ignorer le désordre, mais si je le faisais je le payais cher le lendemain, car non, autant pouvais-je l’espérer, il ne disparaissait pas de lui-même au coeur de la nuit.





Cet hiver-là nous avons passé beaucoup de temps à l’intérieur dû au froid extrême de Montréal. Dans la chaleur des rires et des jeux, notre appartement se faisait envahir, comme une forêt, de mauvaises herbes. Vêtements, biberons et jouets venait bâtir notre paysage de plus en plus restreint.




Chaque nouvelle étape amenait ses défis. De l’allaitement au biberon, du biberon aux purées, des purées à la nourriture. Si on avait pris une photo à cet instant, on se serait senti découragé. Mais ça aurait été l’image la plus honnête de cette histoire. Et les nuits toujours aussi entrecoupées, le temps inexistant, l’éternel désordre. Puis les macaronis pris dans les cheveux du balai.

Heureusement, par contre, les moments ensembles étaient plus merveilleux que ces choses superficielles.




Chaque jour qui se levait nous rappelait que l’hiver perdurait. Il y avait la neige, puis ces fois où il pleuvait de l’eau glacée, entre neige et pluie.
Au 2382 nous étions pris au chaud de notre foyer restreint, foyer qui pourtant semblait rempli de surprises pour ces deux petits êtres qui exploraient et devenait de plus en plus conscient de leur environnement.



On pourra perdre temps et énergie à essayer de garder la maison propre, mais inévitablement, on se rendra compte que la bataille est déjà perdue. Un soir, entre plaisir et désespoir, on verra une pluie de Cheerios tomber sur le plancher, on en ramassera un, puis deux, puis trois, puis vite une marée de céréales viendra s’échouer sur nos pieds, comme une vengeance contre nos faibles efforts et on rira aux éclats, entre plaisir et désespoir.

Puis, on contemplera la marée avant de la ramasser.



Il y avait ces soirs ou j’assoyais les enfants dans les chaises hautes et je cuisinais un repas, comme à une époque ancienne. Par contre, aux oignons et carottes, il fallait ajouter comptines, histoires et jouets pour garder le calme dans la cuisine. Et puis, quand finalement le repas était prêt et que je sentais une paix oubliée depuis plusieurs mois, j’approchais la nourriture des jumeaux et aussitôt touchait-elle la chaise haute, aussitôt se voyait-elle propulsée dans les airs pour atterrir sur le tapis de poussière qui couvrait le plancher de la cuisine.

Et cet oignon qui gisait dans la poussière et moi ne faisions qu’un alors que je tournais le regard vers le sac de pain ; ce soir ce serait un soir de toast.




Jamais je n’eus été aussi consciente du pouvoir des objets que lorsque je contemplais le désordre.
Chaque tasse empilée et chaque assiette sale me mettait de la pression; ça n’aurait pas été plus puissant si les objets avaient pu crier.




Parmi les désordres qui régnaient dans chaque pièce de la maison, il n’y en avait qu’un seul qui m’apportait la paix, c’était celui de mon bureau. Ici je retrouvais chaque soir un moyen d’exprimer les expériences de la journée et ainsi je pouvais m’en détacher et les comprendre. Esquisser avait été un repos depuis le début et continuait de l’être chaque jour un peu plus. 



Sans pouvoir dire à quel moment, un jour il m’apparût que les objets de notre quotidien vinrent à imposer leur présence dans notre environnement. On rencontrait plus souvent des objets que des gens : le matin on croisait Cafetière sur le four, d’un geste familier nous l’approchions de Chaudron pour ensuite saisir d’une poignée de main Poêlon puis le diriger vers l’évier afin de rejoindre Fourchette, Tasse, Biberon et maints autres confrères encore souillés de la veille.

Partout où je tournais le regard j’entrevoyais des agglomérations de bâtiments de métal ou de porcelaine de sortes que ce qui autrefois avait été de simples objets vinrent à devenir des cités sur le four, dans les armoires, sur les comptoirs. Et lorsque que j’aperçu la vie dans les objets, il n’y avait pas de retour possible.





Au fil du temps, il semblait ressortir un certain ordre dans le désordre. Je savais que l’ensemble était toujours plus effrayant que les fragments quile composaient. Il fallait simplement établir un algorithme de ménage; commençons par la nourriture, puis les biberons, la vaisselle, puis la table et le plancher.

De sortes, je pouvais contempler le désordre sans en avoir peur; y voir un paysage organisé tel une cité, avec des tours et des maisons, des voitures et des bananes. Autant s’y faire de toute façon, car ce désordre en était un parmi les milliers qui viendraient. Aussi bien accoster le temps d’un thé et trouver une certaine paix dans ce chaos.




Un an s’était écoulé depuis que les jumeaux nous avaient rejoints dans ce monde. C’était une année qui avait passé si vite, mais pourtant si lentement.
Malgré le froid de ce matin de mars, nous sommes sortis en carrosse au restaurant pour célébrer le premier anniversaire de ces deux petits êtres merveilleux. Et les étoiles dans les yeux, les sourires magnifiques, et ce café froid que je buvais à la vas-vite avant de repartir à la maison pour entamer cette deuxième année de vie.




Pour être totalement honnête, je dois avouer que lorsque je vois un désordre aujourd’hui je ressens un certain réconfort, comme si ces métropoles de vaisselle me rappelaient que plus ça change plus c’est pareil.


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